Entre l'obtention de mon dernier diplôme et le premier emploi conforme, j'ai passé sept mois à vivre de l'intérim dans les métiers de la restauration. Mon expérience dans ce domaine et ma bonne tenue me destinaient au départ au poste le plus prestigieux qu'offrait la précarité de cette situation : celui de chef de rang. En théorie un chef de rang dirige l'équipe des serveurs. En pratique, le personnel intérimaire est corvéable à merci mais il a cet inconvénient de ne pas vraiment connaître la finesse du milieu hôtelier, sans quoi il ne se taperait pas deux heures de transport en chemise blanche dégriffée pour une mission de trois heures. C'est donc le maître d'hôtel qui dirige et les chefs de rang ne sont rien de plus que des serveurs endimanchés et particulièrement dociles.
Les avantages de ce job étaient au nombre de trois : s'empiffrer de délicieux petits fours après les réceptions, vider les fonds de Taittinger et se vanter d'avoir servi sa flûte de Perrier à Michelle Alliot-Marie. En dehors de ça, je ne cumulais pas suffisamment de missions pour vivre correctement et effectuais régulièrement en sus des travaux de serpillière humaine dans des cantines d'entreprises.
Cantinière, ça s'appelle ce boulot, mais dans le milieu ils appellent ça "étagère", parce qu'on pousse des coupelles d'oeufs mimosas et de maquereaux nauséabonds dans des vitrines.
Les intérimaires blanches et jeunes sont des denrées rares dans ces gargotes là, aussi ai-je fini par rester à la cantine de la BNP pour plusieurs mois ; mon train de vie basculant vers une activité matinale, un salaire régulier et un régime alimentaire bien moins sophistiqué.
Du blanc bec guichetier de banque qui tutoyait la bonne mama noire préposée au purée–steak en lui aboyant sa commande, jusqu'au mépris des cuistos envers les cantinières, petites poules acérées qui se vengeaient sur les intérimaires et les plongeurs, la caste des bas fonds, je ne vous raconte pas quelles pulsions homicides se sont aiguisées dans mon esprit au cours de ces trois longs mois passés au fil des couteaux de boucherie.