Photo déchirée, page d'annuaire cramée, hurlement sous la lune et alcool triste, tout le bordel. Restait plus qu'à éviter soigneusement les endroits, les amis communs, noyer des litres de larmes sous la douche... En quelques mois, un an maximum, c'était réglé. Mais ça c'était avant l'Internet mondial, quand son sourire ne pouvait pas pop-uper au détour d'un malheureux clic. Parce qu'un clic c'est tellement léger que c'est plus dur à éviter. Les amis communs, ça c'est fastoche : il n'y en a plus. Quel besoin d'avoir autre chose en commun qu'une attraction réciproque quand elle peut s'installer dans ton quotidien sans jamais s'incarner ? D'ailleurs est-il vraiment nécessaire qu'elle soit réciproque ? Le web 2.0 est vaste ; les hasards sont toujours heureux et le ciel pourvu d'étoiles quand on les cherche dans l'infini.
C'est là l'aspect le plus triste de l'évolution des moeurs copulatoires à l'ère cybernétique, je trouve. Mais ce n'est qu'un dommage collatéral.

Prenons une autre échelle. Des savants professionnels s'inquiétent du zapping-tinder-individualiste-d'une-génération-Y-hypernarcissique (ou autre formule aussi peu scientifique qu'inquiétante). La tentation est grande d'en faire une conséquence purement technologique, la couille tombée dans le potage de la communication dématérialisée. Et je n'ai pas de grosse massue wikipedia sous la main pour étayer mes propos, mais s'il est probable que cette génération baise plus que les précédentes, d'une part elle ne le doit pas à la marchandisation de sa personne sur le web, d'autre part je ne vois pas pourquoi elle baiserait plus mal ou mieux. Les jeunes des classes moyennes sentent moins l'obligation de se maquer tôt, certes, mais ne tombent pas moins amoureux, ni ne se sentent moins seuls.

Gardons cette échelle pour aller dans le cru du sujet. Au-delà d'une jeunesse sans emploi mais diplômée, au confort précaire et néanmoins réel - la fameuse "génération Y" - il y a l'ensemble des jeunes, notamment ceux dont on n'entend parler que par la caricature, des voyous à capuches des faits divers aux bimbos illétrées des télé-réalités.
Cet ensemble hétéroclite, "les jeunes", forme ce qu'un pote appelle "la génération éjac faciale" ; ces individus aujourd'hui adultes qui ont construit leur sexualité sous l'influence d'un porno plus accessible et surtout plus hardcore que celui de papa. Quelles sont les conséquences sur le terrain, aucune idée. Mais à bien y réfléchir, chaque génération a eu son marché du sexe, accessible ou caché, son lot d'imageries captivantes, de libérations factices et de complexes répressifs. Une chose est certaine, les conséquences différent encore et toujours selon la classe sociale dans laquelle elles s'expriment.
"Aller aux putes" était un acte discret mais normal pour un bourgeois des années 30 ; caché et dégradant pour un prolo. Aujourd'hui les classes moyennes sont sous le coup d'une injonction sociale de jouissance tandis que les gamines de collèges miséreux se font cracher dessus pour un short un peu court.

Difficile de tirer une conclusion de ces quelques remarques, il semble simplement que dans cette dématérialisation de nos rapports amoureux, amicaux, sociaux ou sociétaux, le problème reste le même qu'avant, avant l'Internet mondial. Parce qu'Internet n'est qu'un outil, et ni la classe d'âge ni le degré d'exposition à ces pratiques ne semblent réellement déterminants dans l'usage qui en est fait. L'origine culturelle n'influe pas vraiment non plus à l'échelle plutôt diversifiée d'un pays occidental, je ne crois pas. Une chose de sûre, ces tendances s'exercent selon l'appartenance à une classe sociale, le "standing" du quotidien et la marge de manoeuvre qu'il autorise dans la confrontation obligatoire au réel.
En cela, une dichotomie s'opère et elle me paraît être le phénomène le plus flippant : d'un côté un réel désespéré, détaché de la vie de la cité et de plus en plus violent qui se matérialise à la marge pour ponctuer nos vies d'indignations collectives. De l'autre un désintérêt pour l'action, un dégoût de la vie de la cité compensé par l'affichage d'opinion dans les réseaux sociaux, soufflés et/ou repris par les médias, eux-mêmes produits et producteurs de la grande machine.
C'est d'ailleurs de cette génération qu'est née la vague de "Politically Correct" en provenance des US, avec son flot de jeunes gens instruits, over-concernés par toute forme de discrimination et les tétons qui pointent sur FB, aussi bavards qu'inopérants In Real Life. 

La morale de cette histoire ? Aucune, tout juste une conviction intime et personnelle : l'incroyable révolution qu'était cet outil dans les années 90 a fait flop. Souvenez-vous tout de même, on allait traverser les murs !
20 ans plus tard, on s'est tous bien transformés en data mais nous n'avons rien traversé du tout, au contraire, chacun se débat toujours dans sa case, sa catégorie, sa classe, en faisant plus ou moins de bruit, éventuellement. 

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