Deux livres, deux ambiances.

Un titre à la noix pour un produit littéraire au packaging criard, lèvres carmin et folkore wallono-japonais effleurent vaguement votre esprit. Prenez le livre entre vos mains, soupesez-le. Il est léger. Oubliez que cet objet est un cadeau de votre ex-employeur en date du 8 mars - sinistre anniversaire qui voit chaque année vos ragnagnas décuplés puissance 3 milliards. Délestez vous de ce vain pessimisme ; votre ex-employeur est un con, mais ce livre vous ne l'avez pas payé.
Laissez glisser ces légers préjugés, ouvrez-le.

"Le premier jour, je la vis sourire. Aussitôt, je voulus la connaître. Je savais bien que je ne la connaîtrais pas."
Trois phrases et l'histoire se déroule. Deux personnages féminins ; une narratrice, un fantasme. Des mots simples, des phrases courtes et sans ambages ; frustration à vif, expression directe d'un égocentrisme adolescent.
Bien, vous venez de lire "Antéchrista" d'Amélie Nothomb. Mais rien ne vous empêche de poursuivre sur 160 pages en Times police 12, allez y sans crainte, ce sera rapide et indolore. Car si l'auteur ne s'est pas embarrassée d'ambages, elle ne s'est pas non plus embarrassée de relief, d'épaisseur ou de profondeur. Sans effort je vous dis, tout schuss. Rendez-vous en bas de la piste.

"Ainsi sa volonté fut faite, et non la mienne." Ah tiens, déjà arrivé. Quand même, pas possible que ce soit si simple. Mes skis cagneux me jouent des tours, j'ai forcément raté deux bosses et trois sapins là ? Bon, je remonte en tire-fesse. A mi-parcours je m'arrête, je scrute : "En vérité les êtres comme Sabine et moi étaient coupables : au lieu d'aller vers leurs semblables et de s'aimer mutuellement, ils aimaient au-dessus de leurs moyens – il leur fallait des individus à mille lieux de leurs complexes. Il leur fallait des Christa." Ah oui, voilà, j'oubliais de parler du jeu de mot. Le fantasme antéchristique se prénomme Christa.

Bref, résumons-nous : la vie est injuste et l'adolescence ingrate. Je me permets d'ajouter que si vous ne souhaitez pas en finir tout de suite avec la première, ce n'est pas une raison pour vous attarder dans la seconde. Mieux vaut la quitter dès que possible, la laisser loin derrière, car rien n'est plus triste que le spectacle de l'adulescence, du fruit encore vert et déjà avarié.


Changement de décor. Une cabane surplombant le Pacifique, un hamac et une brise chaude qui vous berce voluptueusement tandis qu'un déluge coule entre vos doigts : "Assassins" de Philippe Djian.

Prenez deux assassins d'eau douce dont un narrateur, une protagoniste dégoulinante, un couple en naufrage et un antagoniste mal trempé. Jetez le tout dans une vieille soupière. Ajoutez de l'eau, beaucoup d'eau. Laissez macérer une poignée d'heures, soulevez le couvercle ; vous obtenez un huis clos mouillé prêt-à-consommer.

Vous y goûtez et vous apercevez qu'il n'est pas si fade. Chaque ingrédient ressort distinctement et subtilement, la sauce prend bien. Finalement vous continuez à le siroter nonchalamment jusqu'à ce qu'il n'en reste plus une goutte. Finalement, alors que votre corps transpire des instants parfaits de béatitude moite, votre esprit rejoint l'autre hémisphère, embarqué sur la rivière en crue de Philippe Djian, dont on vous vantait tant le chaud et le froid, là-bas.

Au terme de votre lecture, alors que l'on vous tend un liquide glacé sous son ombrelle, vous vous dites qu'il était bien frais bien agréable ce petit bouquin. Oui. Et ? Et rien, mais alors vraiment rien. Simplement parce qu'il n'y a rien d'autre que du vent, et son joli bruit dans l'air humide. Si bien qu'après avoir laissé couler l'eau sous les ponts quelques temps, les vagues rémanentes ne vous font guère baver. D'ailleurs vous êtes obligé de relouer le roman -plutôt la grosse nouvelle- pour vous remémorer son goût. La conclusion est quant à elle limpide : vous deviez être assoiffé, là-bas.

Voilà. Maintenant que je vous ai donné envie de ne pas lire ces deux bouquins, je vous informe qu'au temps jadis je m'étais essayée à un exercice autrement plus délicat : celui de donner envie d'en lire un.